Journal 1
Tout allait bien, en fin de compte. Ses jours étaient aussi vides que ses nuits, une grande traversée à tâtons d'heures toutes semblables et que l'on oubliait sitôt finie. Les journées étaient comme des minutes, les semaines comme des heures. Tic, Tac. Le temps filait, son fil se déroulait au rythme infernal de Babylone - c'est-à-dire qu'en réalité, il ne se déroulait pas, son passage était si rapide et tout était toujours si totalement nouveau que finalement rien ne changeait et que le monde était comme immobile. Le monde autour de lui semblait immobile tellement il s'y passait de choses, mais son temps à lui, le temps de ses pensées, le temps de son mal-être, de ses maladies, celui-là passait et encore bien lentement il le sentait.
Babylone autour de lui grouillait de gens tout aussi perdus et hagards, grouillait de lumières qui bougeaient, se délectait de sa propre obésité, de ses bourrelets d'immeubles de banlieue, de ses artères bouchées de cholestérol, de ses gros doigts adipeux mus par une volonté impérialiste d'autosatisfaction qui voulait faire croire que oui, décidément tout allait bien et que toi aussi tu devais aller bien. Face à Babylone tout devait aller bien forcément. Il n'y avait pas d'alternative. Surtout à 25 ans, tout allait décidément totalement forcément bien.
Il avait endurci son cœur, il l'avait transformé en pierre, en petit caillou tout dur, en minuscule grain de sable qu'il avait alors lancé dans la grande bétonneuse où l'on mélange le ciment de la société de demain. Il s'était mis un cerveau à la place du cœur, un cerveau qui réfléchit, qui cogite, duquel le seul résultat sûr auquel on pouvait s'attendre était sa constance dans le calcul, partout, tout le temps, en toutes circonstances. Il s'était atrophié son cœur à force qu'il n'avait plus à l'utiliser dans aucune situation de la vie. Que le cerveau, tout le temps, jamais le cœur, jamais les tripes. Ses discussions étaient toutes soit professionnelles soit alimentaires, des causes et des conséquences, des résultats, des choix, des droits et des devoirs, il fallait beaucoup réfléchir, peu vouloir.
Il avait un joli petit cœur en pierre, et tout allait très bien.
Il vivait seul, seul le matin, seul le soir, solitaire au milieu de la capitale des solitaires. Il aurait dû faire sur son téléphone le 0 800 BITE SEXE lui répétait la même dame à la radio, sur les affiches, à la télévision, sur les prospectus. Il aurait dû car vraiment, vraiment, personne n'était seul à Babylone; pourtant elle continuait, la dame, jour après jour, à chuchoter le même message avec des soupirs érotiques comme c'était pas permis.
Bien sûr il y a avait les drogues, les vices, les illusions. Tout pour faire croire que l'on existait vraiment et que la vie ne se résumait pas à une suite ininterrompue de jours et de nuits tous identiquement semblables à l'infini, ceux passés comme ceux à venir.
Les drogues et les vices ça lui faisait penser que décidément tout allait bien, que ça ne servait à rien d'aller voir ailleurs, qu'il avait toute la vie dont il avait rêvé. Le plus sordide était qu'il se demandait même s'il n'avait pas effectivement rêvé cette vie-là.
Les illusions elles lui montraient une autre Babylone, ailleurs, mieux. Plus belle, où il rencontreraient sa femme, voyagerait, aurait des enfants, verrait sa famille, aurait des amis, serait riche. Elles dansaient au fond de son esprit les illusions, revenaient une par une sur le devant de la scène pour bien se faire admirer et puis repartaient se cacher.
Tutti va bene. Tout allait très bien.
Babylone autour de lui grouillait de gens tout aussi perdus et hagards, grouillait de lumières qui bougeaient, se délectait de sa propre obésité, de ses bourrelets d'immeubles de banlieue, de ses artères bouchées de cholestérol, de ses gros doigts adipeux mus par une volonté impérialiste d'autosatisfaction qui voulait faire croire que oui, décidément tout allait bien et que toi aussi tu devais aller bien. Face à Babylone tout devait aller bien forcément. Il n'y avait pas d'alternative. Surtout à 25 ans, tout allait décidément totalement forcément bien.
Il avait endurci son cœur, il l'avait transformé en pierre, en petit caillou tout dur, en minuscule grain de sable qu'il avait alors lancé dans la grande bétonneuse où l'on mélange le ciment de la société de demain. Il s'était mis un cerveau à la place du cœur, un cerveau qui réfléchit, qui cogite, duquel le seul résultat sûr auquel on pouvait s'attendre était sa constance dans le calcul, partout, tout le temps, en toutes circonstances. Il s'était atrophié son cœur à force qu'il n'avait plus à l'utiliser dans aucune situation de la vie. Que le cerveau, tout le temps, jamais le cœur, jamais les tripes. Ses discussions étaient toutes soit professionnelles soit alimentaires, des causes et des conséquences, des résultats, des choix, des droits et des devoirs, il fallait beaucoup réfléchir, peu vouloir.
Il avait un joli petit cœur en pierre, et tout allait très bien.
Il vivait seul, seul le matin, seul le soir, solitaire au milieu de la capitale des solitaires. Il aurait dû faire sur son téléphone le 0 800 BITE SEXE lui répétait la même dame à la radio, sur les affiches, à la télévision, sur les prospectus. Il aurait dû car vraiment, vraiment, personne n'était seul à Babylone; pourtant elle continuait, la dame, jour après jour, à chuchoter le même message avec des soupirs érotiques comme c'était pas permis.
Bien sûr il y a avait les drogues, les vices, les illusions. Tout pour faire croire que l'on existait vraiment et que la vie ne se résumait pas à une suite ininterrompue de jours et de nuits tous identiquement semblables à l'infini, ceux passés comme ceux à venir.
Les drogues et les vices ça lui faisait penser que décidément tout allait bien, que ça ne servait à rien d'aller voir ailleurs, qu'il avait toute la vie dont il avait rêvé. Le plus sordide était qu'il se demandait même s'il n'avait pas effectivement rêvé cette vie-là.
Les illusions elles lui montraient une autre Babylone, ailleurs, mieux. Plus belle, où il rencontreraient sa femme, voyagerait, aurait des enfants, verrait sa famille, aurait des amis, serait riche. Elles dansaient au fond de son esprit les illusions, revenaient une par une sur le devant de la scène pour bien se faire admirer et puis repartaient se cacher.
Tutti va bene. Tout allait très bien.

Géopolitique de la réalité
Dictionnaire de l'informatique 1986
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