Il m'est revenu brutalement, le soir, sans même que j'y pense, mais, de toute cette journée, je n'avais pas pu me rappeler le prénom de Gainsbourg.
C'était à l'époque où un démiurge cinématophile avait décidé de le ressusciter dans un film, dont les affiches en 4x3 étalaient impudiquement dans le métro son nom en lettres grasses et rouges sur fond noir : GAINSBOURG. Son nom et seulement son nom; son prénom n'y figurait pas, en vertu sans doute d'une loi marketing selon laquelle cela aurait nuit à la bonne mémorisation par le potentiel-futur(-espérons-le) spectateur.
Mon emploi du temps avait justement décidé pour moi que, ce jour-là, je devais prendre le métro. Je n'étais pas bien réveillé, géné sans doute par l'incubation d'un virus de grippe, qui, quelques jours après, devait s'éclater en vacances de mes bronches jusqu'à mes sinus. En état de semi-léthargie reniflante, mon cerveau avait donc du temps disponible (qu'aucun directeur de chaine de télévision n'avait même eu besoin de fabriquer) pour capter les messages publicitaires que la RATP relaie vers les tonnes de viande qu'elle transporte chaque jour, du lit au travail puis du travail au lit. A un arrêt quelconque du métro, je levais mollement l'oeil, cherchant d'un regard vide un détail qui aurait tranché avec la désespérance du paysage sous-terrain. Je tombais alors sur les lettres grasses et rouges sur fond noir :
Tiens, me dis-je alors candidement, mais quel était donc son prénom, à Gainsbourg ? Je ne me doutais pas dans quels abysses de pensées cette question allait me plonger, ni quelles gigantesques fouilles archéologiques elle allait induire dans ma mémoire défaillante, tout le jour durant.
D'abord, l'étonnement. Après les quelques secondes pendant lesquelles je balayais à grand coup de projecteur mnémonique les zones superficielles de ma mémoire, je ne pu qu'être surpris face à ce constat : impossible de me rappeler du prénom de Gainsbourg. Merde alors. A la place, un blanc. Je visualisais très bien, avant son nom, la position de quelque chose, qui devait être là mais qui pour moi n'y était plus, comme si on me l'avait arraché, comme si ma mémoire était déchirée. Je remplaçais ce vide par un espace blanc sur ma page mentale : Gainsbourg, ou par un "hmm" dans la version parlée : Hmmmmm Gainsbourg.
Ensuite, bien sûr, je suis parti à la recherche de son prénom. Je mobilisais d'abord des souvenirs. Je n'ai jamais été connaisseur de Gainsbourg (sinon cette amnésie momentanée n'aurait jamais eu lieu), mais je me rappelle avec beaucoup de clarté le moment de sa mort en 91 : j'étais en voiture, avec mes parents et mon frère; une BX la voiture, d'ailleurs; j'étais assis derrière le siège conducteur, pas assez plongé dans mes jeux de gamin pour ne pas prêter une oreille à l'autoradio qui a annoncé la nouvelle pendant le flash de midi.
A ce moment précis de ma vie, la clarté du souvenir le prouvait de façon formelle, j'avais du entendre le prénom de Gainsbourg... J'essayais donc de répéter pour moi les phrases que les journalistes n'avaient pas pu ne pas prononcer alors : "Nous venons d'apprendre le décès de hmmmmm Gainsbourg", "_____ Gainsbourg est donc mort d'une crise cardiaque à l'âge de 63 ans". Rien, ça ne venait pas. Ou alors le lancement d'un disque par un animateur : "Restez avec nous, après la pub, on écoute Didier Barbelavie et Gainsbourg !". Toujours pas. A la télé peut-être, en essayant d'imaginer la tête enfarinée d'un présentateur de JT - qui était-ce à l'époque, Mourousi, PPDA ? - en train d'annoncer la nouvelle : "______ Gainsbourg est décédé aujourd'hui". Non plus. Et la fameuse scène du billet de 500 balles qui brulait aux trois quarts ne m'aidait pas beaucoup.
Non, non, je n'arrivais pas à mettre la langue sur ce putain de bordel de vache de prénom à la con. J'étais un rien frustré.
Tout le long de la journée je lui inventais des prénoms, des tas de prénoms, que j'essayais successivement en les accolant à son nom, comme on essaie des chapeaux dans un magasin, en se regardant dans la glace. Jacques Gainsbourg - trop strict. Henri Gainsbourg - beurk. Michel Gainsbourg - sonne faux. Patrick Gainsbourg - ringard. Edouard Gainsbourg - trop vieux. Je divaguais un instant dans un crochet par les prénoms anglais : John Gainsbourg - marrant. Martin Gainsbourg (prononcé à l'anglaise, "Marteen") - très joli, j'aimais beaucoup. William Gainsbourg - très shakespearien. Kevin Gainsbourg - pour un jeune de 12 ans, à la rigueur. Oliver Gainsbourg - me faisait penser à un joueur de foot. Je revenais aux prénoms français : Marc Gainsbourg - colle pas. Matthias Gainsbourg - me dit rien. Christophe Gainsbourg - non. Charles Gainsbourg - ... je m'arretais un instant sur Charles... Charles Gainsbourg... celui-là avait quelque chose qui semblait retenir mon attention; je me disais que c'était peut-être la proximité avec le prénom de sa fille - qui par ailleurs ne s'était pas enfui de ma tête, lui. Mais enfin il n'aurait pas appelé sa fille Charlotte si lui-même s'appelait Charles... mais quand même, le... rythme était bon, le... phrasé semblait correspondre, la façon de... mâcher le mot me plaisait... Charles Gainsbourg. Je me repassais des annonces radios fictives, tentais de visualiser des pochettes d'albums estampillées "Charles Gainsbourg". La sonorité passait bien, mais ça ne faisait pas ni tilter mon flipper, ni m'écrier Eureka! avec soulagement; je restais frustré... Ca ne devait pas être ça.
Plus tard j'essayais de me prendre moi-même par surprise. Se surprendre soi-même est difficile, mais qui ne tente rien n'a rien, et puis, si son prénom était parti alors que je ne m'y attendais pas, il pouvait très bien revenir tout aussi brutalement pendant que j'avais le dos de la mémoire tourné; peut-être se sentait-il observé et peut-être aurait-il profité d'un moment d'inattention du projecteur de mes idées qui le cherchait partout pour venir se remettre à sa place, feignant l'innocence, regardant ses pieds, faisant celui qui n'avait rien vu. Je fermais donc les yeux et laissais mes pensées divaguer sur d'autres sujets qui ne manquaient pas de venir m'embuer l'esprit de leur mille petites volutes de fumée. Je me détendais et faisais celui qui n'a pas de problèmes - d'ailleurs pour les autres autour de moi, je n'en avais pas, nul n'avait cure de mon trouble, tout intérieur. Et soudain PAF!, je repensais à Gainsbourg, brusquement, pour voir si son prénom était revenu...? Non, il n'était pas là. Je réitérais l'expérience plusieurs fois, sans succès.
Je commençais à être si désorienté par ce trou de mémoire que je me pris à croire que Gainsbourg n'avait pas eu de prénom. Ma certitude de tout à l'heure, qu'il en eut nécessairement un, s'effilochait. Je renonçais à essayer de m'adapter à la réalité, jugeant qu'il était plus commode que la réalité s'adapte à mes représentations. Je n'arrivais pas à lui trouver un prénom ? hé bien, c'est qu'il n'en avait pas ! Gainsbourg, ca devait être son nom de scène. Tout le monde l'appelait juste "Gainsbourg", tout court. Indéniablement un tas de phrases dans mes souvenirs venaient confirmer cette hypothèse, "Gainsbourg ceci... Gainsbourg cela", on n'employait jamais de prénom. Oui mais cela n'expliquait pas alors le sentiment de perte que je ressentais : j'avais perdu un mot ! il était parti, il avait fugué de mon esprit, et à la place, je sentais un vide.
Je m'avouais presque vaincu, mais, le soir arrivant, je tentais une dernière approche, en abordant ce vide sous un angle systématique. Je scannais mentalement toutes les lettres de l'alphabet, de A à Z, et pour chacune j'essayais de savoir si elle était la première de ce fameux mot manquant. L'un d'elle, forcément, devait être la bonne lettre, et me rapprocher un peu de l'heureux Eureka!... Peine perdue, aucune d'elle ne me fit frémir ni ne mit ma mémoire en marche.
-- Epilogue --
Serge est revenu, bien sûr. Complètement à l'improviste, alors que je n'y pensais plus; j'ai ouvert la porte de sa chambre dans la soirée, et il était là, en train de jouer sur son lit. J'ai été surpris, autant que quand j'avais découvert sa brusque disparition. Il m'a regardé d'un sourire malicieux, l'air de dire "je t'ai manqué, hein ?!". Tu m'étonnes, espèce de sale mot-me ! ne me refait jamais une fugue pareille !

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